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Dharmadhatu

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Dharmadhatu est un mot sanskrit designant dans le bouddhisme mahayana la realite ultime. Cette notion est particulierement developpee dans l'Avatamsaka sutra (<< Sutra de l'Ornementation fleurie >>) et plus precisement dans la section finale appelee le Gandavyuha Sutra, mais aussi dans le Mahayana Mahaparinirvana sutra. Le Dharmadhatu s'oppose au lokadhatu, a savoir le monde fractionne que percoivent les etres plonges dans l'illusion[1].

Philippe Cornu explique :

<< Dharmadhatu: << espace de la realite absolue >>, << dimension du reel >>. Il s'agit de la dimension globale, la sphere non duelle percue par les Bouddha en Dharmakaya, dimension de la vraie nature des phenomenes, la vacuite immuable au-dela de la cause et de l'effet[1]. >>

Et Stephane Arguillere :

<< Le terme [Dharmadhatu] designe la nature ultime de toutes choses, non en tant qu'essence abstraite simple, mais quand est surmontee l'opposition de l'essence et du phenomene, de l'apparence et de la vacuite, comme celle du sujet et de l'objet. Le Dharmadhatu, c'est la somme de toutes choses dans les << trois temps >> (passe, present, et avenir), telle qu'elle est saisie de maniere intemporelle et non-duelle par la connaissance principielle des Bouddha[2]. >>

Il est important de noter que la connaissance du Dharmadhatu requiert necessairement l'abolition de la separation sujet/objet. << Cela >> qui connait le Dharmadhatu est necessairement le Dharmadhatu lui-meme. On ne peut pas connaitre le Dharmadhatu avec l'esprit ordinaire, car ce dernier est produit justement par le Dharmadhatu (comme toutes choses). D'autre part, dans le Dharmadhatu, les phenomenes ne sont pas fondus en une espece d'unite transcendante, mais toutes les distinctions sont percues. C'est ce que dit explicitement Stephane Arguillere :

<< La nature ultime [le Dharmadhatu] n'est pas autre que l'Eveil meme des Bouddha, puisque dans la perception adequate, l'opposition entre objet, ou substance, et sujet, ou conscience, ne peut etre maintenue. partageant la meme essence que la vacuite, tous les phenomenes s'interpenetrent et s'entrexpriment. La vacuite n'abolissant pas leurs caracteristiques individuels, ils ne sont pas indistinctement fondus les uns dans les autres, mais maintenus dans l'infinie richesse de leur detail. Le sutra (l'Avatamsaka sutra) decrit chacun comme un miroir de tous les autres, et de lui-meme en eux, et ainsi de suite, dans une imagerie vertigineuse qui est, pour nous, la metaphore la moins inadequate de leur inherence reciproque[2]. >>

Loin de ne plus percevoir l'enchainement des causes et des effets de la Coproduction conditionnee et la diversite du monde phenomenales, les Bouddha les percoivent sur un autre mode dans leur signification reelle. En effet, Stephane Arguillere ecrit :

<< Les relations qui, pour nous, se manifestent dans l'exteriorite reciproque des choses, des lieux et des temps, ne sont pas inexistantes dans le Dharmadhatu, mais elles y sont sur un autre mode, qui ne nous est guere intelligible, mais qui n'en est pas moins en soi plus transparent que les choses qui nous sont familieres [2]. >>

Du point de vue de l'ecole Madhyamaka, la description du Dharmadhatu correspond a la description de la realite lorsque la realite conventionnelle et la realite ultime sont unies a travers la sagesse principielle pour laquelle la separation sujet/objet n'existe plus. Il s'agit de la comprehension ultime de la vacuite et de l'origine de la Coproduction conditionnee.

Le Dharmadhatu est au-dela des trois kayas (dharmakaya, Sambhogakaya, nirmanakaya) tels que les pose l'ecole Cittamatra. Le Dharmadhatu inclut sous un mode non manifeste les trois kayas[3]. Plus precisement, le Dharmadhatu est ce que peuvent percevoir les Bouddha en Dharmakaya[1].

Chogyam Trungpa Rinpoche explique:

<< Le dharmakaya est [...] different du Dharmadhatu. Lorsqu'on y fait reference en tant que dharma et kaya, il est, dans une certaine mesure, conditionne. Il est conditionne parce qu'il est deja fecond [...] Le dharmakaya est deja l'experience. Le dharmakaya est designe en tibetain comme tangpo sangye, autrement dit le << bouddha primordial >>, celui qui n'est jamais devenu bouddha par la pratique, mais qui est realisation sur-le-champ. C'est la non-dualite du dharmakaya. Alors que le Dharmadhatu est une sorte d'accueil total depourvu de toute identite propre. Voyez-vous, le dharmakaya est, pour ainsi dire, une espece de reference. Quelqu'un doit posseder une sorte de reference pour etre le dharmakaya. C'est pourquoi il est fecond. Mais on ne doit nullement considerer cette notion de reference d'une facon pejorative ou negative. Les phenomenes captivants qui se produisent dans le monde samsarique font partie de cette manifestation[4]. >>

La notion de Dharmadhatu est a mettre en relation directe avec la notion du Mahayana d'<< Omniscience des Bouddha >>, qui declare que les Bouddha en dharmakaya connaissent toutes choses. En fait, les Bouddha en dharmakaya ne connaissent pas seulement toutes choses, ils sont toutes choses. Selon Stephane Arguillere :

<< [D'apres Gorampa], les Bouddha sont effectivement omniscients parce que leur connaissance principielle, par le fait qu'elle fait corps avec l'absolu, et meme qu'elle n'est rien d'autre que lui, est egalement identique avec tout le detail des phenomenes. Cette these peut s'exprimer sous une forme modeste et convenable : dans l'Eveil, la sagesse des Bouddha embrasse toutes choses ; mais elle peut aussi s'exprimer sous une forme non moins correcte, mais plus provocante : la nature de toute chose est l'omniscience des Bouddha. C'est en fait de ce point que peut se comprendre rationnellement la doctrine du Dharmadhatu, presentee sous forme imagee dans l' Avatamsaka sutra[2]. >>

Description dans l'Avatamsaka sutra

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Daisetz Teitaro Suzuki a traduit et commente la partie de l'Avatamsaka sutra concernant le Dharmadhatu. Il declare :

<< Quel est le message de l'Avatamsaka sutra ? Ce sutra est generalement considere comme le roi des sutras du Mahayana. Voici l'interpretation qu'en donne Fazang [...] : Un seul Esprit existe. Il est la realite supreme, pure, parfaite et resplendissante, de sa nature. Il rend possible l'existence entretenue par lui d'un monde particularise, et il tire de lui, libre et illuminante, toute activite qui favorise les vertus de perfection (Paramita) [...] Chaque objet particulier, en termes techniques << grain de poussiere >> (anuraja) contient en lui le Dharmadhatu. [...] Chaque grain de poussiere engendre toutes sortes de vertus ; en consequence, par le moyen d'un seul objet les secrets du monde entier sont embrasses. [...] Dans chaque grain de poussiere, l'explication de la vacuite est perceptible[5]. >>

Le Dharmadhatu s'oppose au monde fractionne lokadhatu que percoivent les etres ordinaires. Dans le Dharmadhatu, tous les details du monde phenomenal sont percus, mais sans la moindre notion de separation et de permanence. C'est, en fait, la vue directe de la vacuite comme elle est decrite dans le Madhyamaka. L'Avatamsaka sutra donne le point de vue absolu de l'Interdependance : c'est l'Interpenetration. Les choses ne sont pas seulement toutes en interaction, mais, bien qu'elles gardent leur identite propre, elles contiennent tous les autres phenomenes.

Daisetz Teitaro Suzuki explique :

<< Quand l'imperatrice Tse-Tien de la Dynastie Tang eprouva quelques difficultes a saisir la signification du mot Interpenetration, Fazang le grand maitre de l'ecole bouddhique Avatamsaka, l'expliqua ainsi : il alluma une bougie puis il l'entoura d'un cercle de miroirs. La lumiere centrale se reflechit en chacun d'eux et chacune de ces lumieres reflechies se reflechit elle-meme dans chaque miroir, si bien qu'il y eut ainsi un parfait jeu mutuel de lumieres[5]. >>

Cela illustre le fait que << chaque realite individuelle, outre qu'elle est elle-meme, reflete en elle quelque chose de l'universel et est en meme temps elle-meme a cause des autres individualites[5]. >>

Dans le sutra, le Dharmadhatu est symbolise par la tour de Maitreya que le pelerin Sudhana decouvre avec stupefaction:

<< La Tour est aussi vaste et spacieuse que le ciel lui-meme. Le sol est pave d'asamkhyeyas [un nombre gigantesque incalculable] de pierres precieuses de toutes sortes et, dans la Tour, sont des asamkhyeyas de palais, de portiques, de fenetres, d'escaliers, de grilles et de couloirs, tous faits de sept sortes de gemmes precieuses[5]... >>

Mais dans la Tour, Sudhana decouvre la meme Tour se multipliant sans cesse :

<< Et dans cette Tour, spacieuse et exquisement ornee, se trouvent des centaines de milliers d'asamkhyeyas de tours, dont chacune est aussi exquisement ornee que la Tour principale elle-meme et aussi vaste que le ciel. Et toutes ces tours impossibles a denombrer n'interferent pas mutuellement, chacune garde son existence particuliere en parfaite harmonie avec tout le reste ; et il n'est rien ici qui empeche une tour de se fondre avec les autres, individuellement et collectivement ; il y a la un etat de parfaite interpenetration et aussi d'ordre parfait [...] Soutenu par le pouvoir du Bodhisattva Maitreya, Sudhana se trouve simultanement dans chacune de ces tours, ou il contemple la serie sans fin des evenements merveilleux qui prennent place dans l'existence du Bodhisattva Maitreya[5]. >>

Dans le Dharmadhatu, le temps est aboli et Sudhana peut voir en meme temps les evenements du passe, present et futur de la vie de Maitreya. Daisetz Teitaro Suzuki explique les differentes manieres de concevoir le Dharmadhatu :

<< 1. Le Dharmadhatu est un monde d'objets particuliers - ici le terme dhatu est pris dans le sens de << quelque chose de separe >> ; 2. Le Dharmadhatu est une manifestation d'un esprit unique ou d'une substance elementaire unique ; 3. Le Dharmadhatu est un monde ou toutes les existences particulieres qu'il renferme peuvent s'identifier avec un seul esprit sous-jacent ; 4. Le Dharmadhatu est un monde ou chacun des objets particuliers qu'il renferme peut s'identifier avec chaque autre objet particulier, toute ligne de separation entre eux etant supprimee[5]. >>

Philippe Cornu commente :

<< Il s'agit la d'une conception holographique des phenomenes ou chaque phenomene individuel est a la fois lui-meme et le reflet de tous les autres phenomenes, etant aussi lui-meme du fait des autres phenomenes singuliers[1]. >>

La notion de Dharmadhatu apparait en arriere-plan dans tout le mahayana. En particulier, dans son oeuvre le Catuhstava, Nagarjuna (IIe - IIIe siecle), le fondateur du Madhyamaka, rend directement hommage a la Realite ultime, le Dharmadhatu. Le Catuhstava est, en effet, une suite de quatre hymnes en son honneur:

<< 1. Comment Te louerais-je, Seigneur, Toi qui sans naissance, sans demeure, surpasses toute connaissance mondaine et dont le domaine echappe aux cheminements de la parole.
2. Pourtant, tel que Tu es, accessible au [seul] sens d'Ainseite [la Nature absolue], avec amour je [Te] louerai, o Maitre, en recourant aux conventions mondaines.
3. Puisque, par essence, Tu ne sais pas, en Toi, point de naissance, point d'allee ni de venue. Hommage a Toi, Seigneur, a Toi le Sans-nature-propre !
4. Tu n'es ni etre ni non-etre, ni permanent ni impermanent, ni eternel. Hommage a Toi, le Sans-dualite [6]! >>

La notion de Dharmadhatu eut un impact immense sur le Bouddhisme d'Extreme-Orient en particulier sur les ecoles Huayan,Tiantai, Chan et Zen. Meme si l'Avatamsaka sutra eut relativement peu d'echo au Tibet, la notion de Dharmadhatu apparait constamment chez les auteurs tibetains. Si l'Avatamsaka sutra joua un role assez faible chez les Tibetains c'est qu'ils disposaient de nombreux tantra pour decrire la Realite ultime dont le Kuntche Gyalpo tantra[7],[8]. Dans le Dzogchen, le Dharmadhatu est appele la << Base primordiale >> (Skt. alaya; Tib. kun gzhi prononce kunshi).

  1. | a b c et d Philippe Cornu, Dictionnaire encyclopedique du bouddhisme. Nouvelle edition augmentee, Paris, Seuil, 2006. 952 p. (ISBN 2-02-082273-3) p. 173.
  2. | a b c et d Stephane Arguillere, Le vocabulaire du bouddhisme. Ellipses, Paris, 2002 (ISBN 272980577X), p. 111.
  3. | Sogyal Rinpoche, Le livre tibetain de la vie et de la mort, Editions de La Table Ronde (1993, puis 2003 pour la nouvelle edition augmentee), Editeur Lgf (2005, nouvelle edition augmentee), (ISBN 2253067717).
  4. | Chogyam Trungpa Rinpoche, folle sagesse, editions du Seuil, points sagesse, 1993.
  5. | a b c d e et f Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le bouddhisme Zen - Series I, II, III, Albin Michel, 2003.
  6. | Catuhstava dans Aux sources du Bouddhisme, textes traduits et presentes par Lilian Silburn, Fayard, 1997.
  7. | Nyoshul Khenpo Rinpoche, Le chant d'illusion et autres poemes, commente et traduit par Stephane Arguillere, 2000, Gallimard (ISBN 2070755037)
  8. | Stephane Arguillere, Profusion de la vaste sphere, Longchenpa, sa vie, son oeuvre, sa doctrine. Peeters Publishers, Louvain, 2007 (ISBN 978-90-429-1927-3)